Le même outil qui rédige en dix secondes une réponse impeccable à un client mécontent peut inventer une réglementation entière, sur le même ton assuré. Après tout, un juriste aux US a bien perdu son travail après que son LLM lui a inventé, plein pot, de faux cas de procès, sur lesquels notre bon juriste s’est appuyé sans sourciller. Les assistants IA (ChatGPT, Claude, Gemini, Grok, Mistral, pour citer le quintette de tête, marrant à prononcer rapidement ça) ont un relief : des sommets et des trous. On est loin du long fleuve tranquille où se laisser flotter au fil du courant. Voici des suggestions, pour s’assurer qu’on leur confie du travail adapté, ou au moins de manière appropriée.

Là où ils sont réellement bons

  • Reformuler et corriger. Un email délicat, une réponse à un avis, un paragraphe qui ne sonne pas : donnez votre version, demandez trois variantes. PAR CONTRE, ne copiez pas le texte qui en ressort ! Allez faire un tour sur LinkedIn, vous comprendrez l’horreur de voir des textes générés par IA répondre à d’autres textes IA. Servez-vous plutôt de l’IA pour avoir une structuration de vos idées, puis ajoutez-y votre patte. Vous êtes plus malins que les IA, croyez-moi, et faites confiance à votre humanité. Même imparfait, un texte qui a votre identité est plus appréciable à lire.
  • Résumer. Un contrat de dix pages, une notice, un courrier administratif : demandez le résumé, puis la liste des points qui méritent une question. Excellent pour préparer un rendez-vous par exemple.
  • Structurer. Un peu à l’image de la rédaction, des notes en vrac deviennent un plan, un tableau comparatif, une checklist, un plan d’action. C’est leur meilleur rapport entre temps gagné et effort fourni.
  • Faire un premier brouillon. Page métier, annonce, description de prestation : un premier jet en trente secondes, que vous réécrivez à votre voix. Encore une fois, cela vous fournit un excellent brouillon, mais jamais le texte final.
  • Traduire et vulgariser. Une notice en anglais, une clause en PIPO : demandez la version en français courant. Par contre, l’IA ne doit pas décider à votre place, simplement vous aider à comprendre en traduisant ou rendant accessible.
  • Jouer le client difficile. « Quelles questions un client prudent poserait sur ce devis ? » « Quels sont les points faibles de cette offre ? » Ils excellent à ouvrir des pistes auxquelles on ne pense pas seul. Usez et abusez de cette méthode : l’IA devient votre ami de brainstorming, l’avis d’opposition, auquel se heurter pour aborder un sujet sous un angle auquel vous n’auriez pas nécessairement pensé (à condition de lui spécifier explicitement d’être intraitable dans ses réponses).

Là où ils se trompent, avec assurance

  • Les faits précis. Dates, chiffres, noms, références réglementaires : tout peut être inventé, et l’invention est indétectable au ton. Une source citée peut ne pas exister. Vérifiez tout ce qui compte. Même les liens ! Surtout les liens.
  • Vos données à vous. À moins que vous leur ayez fourni des données (ce qui n’est pas exactement une bonne chose), ils ne connaissent ni vos prix, ni vos délais, ni votre stock, ni votre planning. Toute réponse qui prétend le contraire brode allégrement pour vous faire plaisir.
  • Le calcul. Paradoxe absurde mais réel. Les outils capables de rédiger un contrat et de le structurer, à leurs heures perdues, ratent une simple addition sur un devis. Pour tout ce qui est chiffres, le tableur reste selon moi le saint graal. L’IA peut cependant construire le tableur, ses colonnes et ses formules, voire vous guider dans vos feuilles de calculs quand elles deviennent trop denses pour vous ; mais ne leur demandez pas de faire le calcul. Jamais.

Note : ce n’est pas parce qu’elle va vous donner des calculs justes en général que cela justifie de prendre un risque comptable. Ce domaine ne tolère pas l’à peu près, ne risquez pas votre chemise pour utiliser le dernier gadget à la mode plutôt qu’un bon vieux tableur coloré. Moins glamour, mais tellement plus efficace.

  • La constance. Posez deux fois la même question, vous pouvez obtenir deux réponses différentes. Utile pour des variantes de texte, disqualifiant pour une réponse de référence. Vous ne me croyez pas ? Posez-lui une question, puis lâchez tel un couperet « Tu en es sûr ? » sans rien préciser. Ça vous rappelle quelque chose ? L’anxiété sur les bancs de l’école quand la maîtresse vous demandait ça avec sévérité après avoir dit que 8x7 = 56 ? C’est fait pour. C’est moche, mais ça marche du tonnerre pour forcer l’IA à se fact checker seule. Ou alors elle va inventer des problèmes parce qu’elle aura interprété votre propos comme un « j’ai fait une faute, il n’a pas dit où, je dois la trouver », même si c’était juste. En tout cas, il y a de grandes chances que la réponse commence par un solide « Tu as raison, mon erreur/la vérité factuelle : ». Insupportable.
  • La complaisance. Présentez votre idée avec enthousiasme, l’outil la trouvera excellente. Demandez-lui plutôt de la démonter : « quels sont les trois plus gros risques de ce projet ? » obtient des réponses plus honnêtes que « qu’en penses-tu ? ». Ou sinon, dites que c’est le projet de quelqu’un d’autre, et que vous cherchez à développer une critique de ce projet.
  • Le juridique, le fiscal, le médical. Parfaits pour préparer vos questions, mais alors AU GRAND JAMAIS pour la décision. Elle appartient à votre comptable, votre avocat, votre médecin. Quand vous lisez des articles sur des IA qui arrivent à percevoir des maladies avant les médecins par exemple, gardez en tête que leur efficacité dépend directement de la personne qui les a promptées.

Le réflexe à retenir

Tout ce qui engage (un chiffre, une promesse client, une obligation légale) DOIT repasser par l’humain, pour au minimum une vérification. Et quand l’outil cite des sources, ouvrez-les : c’est le geste qui sépare l’usage « éthique et responsable » du gros pari à risques parfois légaux. Pour tout ce qui est affaire de formulation (reformuler, résumer, structurer, traduire), le gain est réel dès le premier jour, mais je vous recommande d’y apposer votre propre empreinte. Ne rejoignez pas l’armée des clones LinkedIn, de grâce !

Bref, un bon outil, à condition de l’utiliser dans le bon contexte. Et vu que je ne suis pas une IA conçue pour vous rassurer ou autre : si vous l’utilisez dans ses contextes faibles, ce ne sera pas de la faute de la machine si le résultat vous met dans la sauce. Utilisez l’IA de manière responsable.

Note : ces recommandations bougent souvent. Les modèles progressent d’une version à l’autre, certains défauts s’atténuent, d’autres apparaissent, chaque modèle a ses subtilités... Bref, les forces et limites listées ici sont celles observées à la publication, mais bon, ces réflexes restent à mon sens une approche saine de leur utilisation.

Pour passer des suggestions au terrain : les usages qui servent vraiment dans une TPE, et les pièges typiques à éviter en passant, arrivent dans les prochains articles de la rubrique. D’ici là, le Lexique reste de garde pour traduire le jargon.